Quand le « nous » fait peur

Un libéral pourrait-il avoir encore « Maîtres chez nous » pour slogan?

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Le "Nous" - l'expérience québécoise

Jean Lesage (à droite) en compagnie de René Lévesque.
Photo: Le Devoir
Le grand retour du «nous» chez la chef péquiste Pauline Marois a fait grand bruit et a été accueilli avec un soupir de soulagement chez bien des nationalistes. Mais tous n'en sont pas heureux. Le politologue Louis Balthazar et l'anthropologue Claude Bariteau s'inquiètent chacun à leur façon. Un libéral, Jean-Claude Rivest, rappelle que le «nous» n'a pas toujours été péquiste. Pensons au «Maîtres chez nous» de Lesage. Mais un libéral pourrait-il aujourd'hui retrouver ce «nous»?
Québec -- Avec son discours de Charlevoix du 29 août, à l'occasion duquel, après plus de 10 ans de tabou, elle sonna le retour du PQ à un «nous» québécois majoritaire francophone, Pauline Marois en a réjoui plus d'un. Au premier chef, des penseurs de l'identité qui avaient décrié la mise sous le boisseau de «l'expérience historique des Québécois» francophones au motif qu'elle était coupable d'être ethnique. L'émule de Fernand Dumont, le sociologue Jacques Beauchemin de l'UQAM, par exemple, était ravi. Il avait lui-même participé à la rédaction du discours de Mme Marois après avoir, pendant presque une décennie, raffiné cette analyse. Dans certaines franges de la famille libérale, on se réjouit aussi: l'ancien conseiller spécial de Robert Bourassa, Jean-Claude Rivest, a confié, dans un entrevue récente au Devoir, que c'était là une «bonne chose» autant qu'une «bonne stratégie».
Du camp nationaliste viennent toutefois des voix dissidentes. Le politologue Louis Balthazar l'a écrit sans ambages en réaction à notre interview avec Jacques Beauchemin (Le Devoir, 24 septembre, dans notre site Internet). «Ce fameux "nous" qu'on veut réhabiliter, c'est le "nous" canadien-français, exclusif. Cela m'apparaît très périlleux.» Joint cette semaine, le professeur émérite en a remis: «Oui, ce retour du "nous", majorité francophone, m'inquiète.» Auteur d'un Bilan du nationalisme québécois (L'Hexagone, 1986), M. Balthazar croit que ce retour au «nous» cherche à gommer le fait que l'identité des Québécois a mué il y a 40 ans: «Nous sommes passés de Canadiens français à Québécois depuis longtemps.»
La référence à Fernand Dumont, qui accompagne ce retour du «nous», pose problème à Louis Balthazar. Celui qu'il a côtoyé à la faculté des sciences sociales de l'Université Laval est «sans doute un grand penseur», mais, rappelle-t-il, «il se refusait à parler d'une nation québécoise». Pour Dumont, la nation était canadienne-française: «Cela n'entraînait pas à ses yeux un refus du pluralisme, mais il faut bien avouer qu'une définition aussi restrictive de la nation pose problème.» L'anthropologue Claude Bariteau, de l'Université Laval, a lui aussi bien connu Fernand Dumont. Il rappelle que «pour lui, il n'y a pas de nation québécoise culturellement définie et il serait erroné de créer un État-nation, car sur le territoire du Québec coexistent, à côté des francophones, des anglophones, des autochtones et des populations de l'immigration».
Du reste, Louis Balthazar croit que le nouveau discours péquiste occulte un autre tournant, celui des années 1980. Avant cette époque et depuis l'entrée en usage du vocable de «Québécois» dans les années 1960, on «se pensait encore Canadiens français». Mais dans les années 1980, où le péquiste Gérald Godin publia un ouvrage intitulé Autant de façons d'être Québécois (en pleine campagne électorale de 1981), mais aussi depuis «Le Québec pour vivre ensemble» des libéraux en 1990, «il me semble que ça n'a plus guère de sens de faire appel à la majorité canadienne-française». Le politologue soutient que, depuis, c'est toujours de façon ambiguë qu'on évoque le «nous» majoritaire: «On ne sait jamais trop si les immigrants en font partie ou non.»
À tel point que le professeur ose une théorie pour expliquer le comportement de type 450: «J'ai l'impression de revenir en arrière. Un peu comme aux États-Unis où la ségrégation raciale reparaît après qu'on l'ait crue disparue. Martin Luther King semble triompher quand on le célèbre par un jour férié, mais l'étalement urbain qui n'en finit plus de créer des banlieues très homogènes entraîne une ségrégation "de facto". De même au Québec, l'étalement urbain à l'américaine crée des petits Québec "pure laine" imperméables à la multiethnicité. Nous accueillons fort mal les immigrants, nous les laissons tous sur l'île de Montréal et nous fuyons avec nos voitures vers des territoires où le "nous" canadien-français est le seul qui s'impose.»
Réponse du « civique »
Identifié par Jacques Beauchemin comme un indépendantiste «civique» intégriste, l'anthropologue Claude Bariteau, de l'Université Laval, soutient que ce retour au «nous» le déçoit plus qu'il ne l'inquiète. «Il montre que ce parti, qui un jour se dit en faveur de l'indépendance du Québec, ce qui conduit à la construction d'un État de droit faisant des Québécois toutes origines confondues des citoyens égaux, se veut le lendemain le promoteur d'un groupe culturellement défini et des institutions qu'il aurait créées.» Dans la perspective d'un «nous», les autres Québécois, bien qu'ils soient invités à montrer dans le train, «paraissent des citoyens de deuxième ordre s'ils sautent, ou de troisième ordre s'ils ne font pas le saut». Au fond, cette conception du «nous» s'apparente à celle énoncée par le premier ministre Harper dans sa motion reconnaissant les «Québécois» comme nation.
M. Bariteau doute du reste des convictions souverainistes de M. Beauchemin, rappelant que ce dernier a un jour écrit, dans Penser la nation québécoise (un collectif sous la direction de Michel Venne en 2000): «Le projet souverainiste ne me semble pas représenter la meilleure solution au problème de la reconnaissance politique de la nation québécoise.»
D'ailleurs, M. Bariteau récuse l'étiquette de «nationaliste». Selon lui, ce terme a une connotation surtout culturelle. M. Bariteau veut penser l'État du Québec comme celui «des citoyens du Québec que seront les Québécois, toutes origines confondues». Il préfère l'étiquette d'indépendantiste: «Je le suis parce que les personnes qui vivent au Québec, quelles que soient leurs origines, sont engoncées dans l'État canadien, qui encadre leur vivre-ensemble selon des assises communautaristes d'inspiration britannique et un mode de "gouvernementalité" qui banalise la démocratie.»
« Nous » libéral
L'ancien conseiller de Robert Bourassa, le sénateur Jean-Claude Rivest, croit que les libéraux du Québec en quête de votes francophones (les sondages révèlent qu'ils sont à 15 % dans cet électorat) devraient s'inspirer du retour au «nous» des péquistes. Les libéraux de Charest «doivent redéfinir, sur cette base-là de "nous autres", un fédéralisme québécois, comme c'était la tradition de M. Lesage avec son "Maîtres chez nous".»
Encore aujourd'hui, souligne-t-il, «fondamentalement, dans l'opinion publique francophone... dans les lignes ouvertes par exemple, les gens parlent de "nous autres"». Le sénateur admet que certains au PLQ, comme le ministre Benoît Pelletier, font des «efforts désespérés» en ce sens depuis longtemps. «Mais bien que ceux-là pratiquent la chose en obtenant par exemple des asymétries [dans le fonctionnement du fédéralisme], ils ne savent pas comment bien l'exprimer. Il faudrait qu'ils l'articulent mieux en tout cas.» Cette carence a permis au chef adéquiste Mario Dumont de ramasser la mise, il y a un an. «Mais comme je dis souvent, celui-là, il a beaucoup de feuillage, mais peu de racines. Le feuillage prend tout le vent, mais les racines...»
Pour MM. Balthazar et Bariteau, on ne peut retourner au «nous» de Lesage. Ni à celui de Bourrassa d'ailleurs, qui parlait de l'État du Québec comme le seul, en Amérique à contenir une «majorité de francophones». Ce «nous» relevait davantage de l'idée de persistance canadienne-française. «Ils s'inscrivent dans la thèse des deux nations fondatrices», note M. Bariteau. C'est le type de «nous» ethnique transitoire «dans tous les processus de construction nationale» et dont on se débarrasse une fois l'indépendance acquise, lorsque le «nous» devient plus civique et territorial.
Louis Balthazar ajoute qu'il y avait effectivement un «"nous" fort» chez Bourassa, «mais il pouvait se le permettre dans un parti qui intégrait facilement les anglophones et les allophones en dépit de la loi 22 de 1974 et de la loi 186 de 1988». Pour le Parti québécois, les choses se présentent de façon différente. «Il a toujours été accusé de négliger les minorités. Or, dans une démocratie libérale, on ne peut pas nier les droits des minorités. On ne peut pas faire l'indépendance en disant aux minorités: "Tassez-vous." Je serais le premier à en rougir et je ne serais pas seul.»
Mathieu Bock-Côté, qui vient de publier La Dénationalisation tranquille (Boréal) où il décrit en quelque sorte l'exclusion du «nous» du discours souverainiste, trouve très révélatrice la remarque de Jean-Claude Rivest sur le «nous» de Lesage et de Bourassa. «Cela témoigne simplement du fait qu'il y a peu de temps encore, ce "nous" était le consensus généralement accepté par l'ensemble de la classe politique pour parler de la différence québécoise.» M. Bock-Côté rappelle que toute l'oeuvre de l'intellectuel libéral Léon Dion (père de Stéphane) est empreinte d'un «nous» spontané et non complexé.
Jean-Claude Rivest est d'accord. Il juge aussi que la façon dont Pauline Marois a ramené le «nous» était «très bonne», très «responsable», compte tenu qu'il y a ici un réel défi: «La ligne est difficile à tracer entre la xénophobie et l'affirmation du "nous"» Une ligne que, selon Louis Balthazar, des dirigeants «que plusieurs répudient aujourd'hui» ont remarquablement réussi à respecter: René Lévesque et Lucien Bouchard.


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