Journée Mondiale de la Philosophie

Offensives contre les acquis de la pensée philosophique

Laïcité — débat québécois

Bonjour,

À l'occasion de la Journée Mondiale de la Philosophie je prononcerai une
courte conférence au Cégep du Vieux Montréal (20 novembre,
19h à la bibliothèque) sur le thème : Droits de l'Homme et liberté de
conscience - Des conclusions de la Commission Bouchard-Taylor à la mise en
oeuvre du programme Éthique et cultures religieuses
.
Le texte de cette
conférence devrait normalement être publié lundi prochain dans le Devoir sous le titre "Offensives contre les droits de l'homme et la liberté de conscience".
Pour ceux qui ne pourront pas se joindre à nous ce soir, je propose tout de
même la lecture virtuelle de mon texte et des deux annexes (qui ne seront
pas publiées) qui l'accompagnent.

Bonne lecture,

Marie-Michelle Poisson

Vice-présidente du Mouvement Laïque Québécois

Professeure

Département de philosophie

Collège Ahuntsic
***

Offensives contre les acquis de la pensée philosophique
Marie-Michelle Poisson
Professeure de philosophie, Collège Ahuntsic
Vice-présidente du Mouvement laïque québécois.
Le réseau collégial francophone demeure à ce jour, au Québec, le seul
réseau d'enseignement où la philosophie est une constituante essentielle
obligatoire dans tous les programmes de formation et nommée explicitement «
philosophie ». L'enseignement collégial de la philosophie s'inscrit donc
parfaitement, depuis sa création, dans l'esprit de la Déclaration de Paris
pour l'enseignement de la philosophie
de l'Unesco. A-t-on seulement pris la
pleine mesure du potentiel émancipateur d’une formation générale laïque
offerte depuis lors à tous les collégiens? Nous pouvons aujourd’hui
affirmer, 40 ans plus tard, que 1968 fut une année déterminante pour le
développement de la philosophie au Québec.

Cela dit, il y a risque de régression. Les acquis de la philosophie sont
menacés. 2008 aura été marquée par la parution de deux publications
officielles, le rapport de la Commission Bouchard-Taylor et le nouveau
programme d'Éthique et cultures religieuses (ECR), qui sont des offensives
majeures contre les acquis de la pensée philosophique. Ces deux documents
déploient des dispositifs idéologiques qui pervertissent la notion de
liberté de conscience et contestent la primauté des droits de l'Homme afin
de favoriser un certain retour du religieux dans la sphère publique.
L'offensive Bouchard-Taylor
Rappelons que la laïcité est un principe démocratique ayant pour but de
prémunir nos sociétés contre le retour de toute forme de théocratie.
Désormais, les individus qui interviennent dans l'espace délibératif,
législatif et judiciaire, ou encore dans le monde de l'éducation ou celui
de la santé, doivent se plier à une rigueur intellectuelle et servir avant
tout des finalités proprement humaines. Rationalité et humanisme sont donc
des acquis philosophiques fondamentaux constitutifs de la démocratie
moderne.
À grands renforts de procédés rhétoriques douteux, le rapport
Bouchard-Taylor remet en cause ces acquis. Le chapitre VII du rapport
intitulé « Le régime québécois de laïcité » est à lui seul un navrant
réquisitoire anti-Lumières. L'exigence de rigueur intellectuelle dans la
sphère publique y est présentée comme l'«équivalent séculier d'une doctrine
religieuse » ou une « religion civile » . L'usage de la raison, pourtant
reconnu comme un facteur d'émancipation et d'intégration civique selon
l'esprit de la déclaration de Paris y est toujours dépeint comme une
manifestation d'intolérance envers les religions et les ethnies.
Les droits et libertés de la personne y perdent leur statu de principe
fondamental inconditionnel et en sont réduits à n’être que le résultat d’un
consensus fortuit obtenu par recoupement de diverses convictions qui «
incluent à la fois, sur un pied d’égalité, les croyances profondes
religieuses et séculières ». Discours religieux et philosophiques se
trouvant allègrement confondus, le concept absurde de laïcité ouverte
peut alors être admis sans aucune prévention.
L'offensive ECR
En ce qui concerne le nouveau programme ECR, "La reconnaissance de l'autre
et la poursuite du bien commun (en) constituent les deux grandes finalités.
Elles sont interdépendantes et communes à l'éthique et à la culture
religieuse."
Nous reconnaissons là, sans difficulté, les finalités propres à l'éthique.
Par contre, force est de constater que ces finalités n'ont pas toujours été
honorées par les religions qui ont souvent du mal à reconnaître pleinement
l'humanité de l'«autre» lorsqu’il est païen, femme, mécréant, homosexuel ou
athée. L'interdiction stricte d'utiliser le condom décrétée par l'église
catholique n'est-elle pas un réel obstacle à la réalisation d’un bien
commun à la fois démographique, sanitaire, économique et environnemental?
Les finalités du programme sont tellement incompatibles avec certains
faits religieux que les enseignants ne pourront aborder les religions
autrement que de manière partielle et partiale.
Non seulement les finalités propres à l'éthique ont été scandaleusement
usurpées pour être faussement attribuées aux diverses religions mais les
connaissances éthiques ont été délibérément omises du programmes et les
problématiques éthiques en ont été réduites à des questionnements oiseux et
superficiels.
Ce programme reflète donc parfaitement les intérêts de certains individus
siégeant d'office au Comité sur les affaires religieuses (CAR). Ce comité
composé essentiellement de représentants des diverses facultés de théologie
et de sciences religieuses a bien pris garde de ne créer aucun contenu
disciplinaire associé à la philosophie car, ce faisant, une partie de la
formation des enseignants assumée par les facultés de théologie aurait dû
être transférée aux facultés de philosophie. C'est pourquoi les contenus
philosophiques de portée universelle ont été escamotés cavalièrement pour
laisser place à un étalage encyclopédique de connaissances religieuses
détaillées et ce, même si la philosophie est directement interpellée par
deux des trois compétences du nouveau programme, à savoir l'éthique et
l'aptitude au dialogue (ou dialectique).

La publication de tels documents en 2008 donne à réfléchir. Existerait-il
encore à notre époque, dans les officines du ministère de l’Éducation ou
parmi les intellectuels de renommée internationale, des gens qui
entretiennent encore et toujours une détestation primaire envers le « parti
philosophique »? Des gens d’abord et avant tout préoccupés par la
sauvegarde de leurs intérêts professionnels ou par la promotion de leurs
convictions personnelles plutôt que par les finalités éthiques que sont la
poursuite du bien commun et la reconnaissance de l’autre?

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Annexe 1
Procédés rhétoriques observés dans le chapitre VII du Rapport
Bouchard-Taylor


Restriction mentale

Laïcité ouverte… sans préciser « ouverte à quoi »

Oxymore
« Laïcité ouverte… à la religion ». Une fois explicitée, cette expression
prend effectivement l’allure d’une réelle antinomie.

Adjonction systématique de connotations positives ou négatives à des
notions qui devraient être prises pour elles-mêmes, sans a priori comme :
« laïcité » vs « laïcité ouverte » ou « laïcité rigide »
« humanisme » vs « humanisme athée ou agnostique » (p.134)

De même, l’utilisation systématique de l’expression « liberté de
conscience et de religion » laisse supposer une association nécessaire de
ces deux formes de libertés bel et bien distinctes.
(Consulter les diverses Chartes et déclarations des droits et libertés,
notamment la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. «
Article 3 - Toute personne est titulaire des libertés fondamentales telles
la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté d’opinion, …)

Recours à une dichotomie manichéenne primaire et sans nuance

« Laïcité ouverte » opposée à « Laïcité rigide »

Invention pure de concepts douteux; concepts vides ou « maquillés »

« Raisons profondes » (profond ne veut rien dire et pourrait être biffé
partout)
« convictions de conscience » (conscience n’ajoute rien au sens de
l’expression et pourrait être biffé partout). Ici, l’usage des mots «
raison » et « conscience » est employé afin de donner plus de légitimité
et de force à ces expressions qui sont en clair des synonymes du mot «
croyance »

Confusion des genres
En l’occurrence, confusion du discours religieux et du discours
philosophique.
À la page 134, on affirme que les « croyances profondes religieuses et
séculières » sont sur un pied d’égalité. Doit-on accepter cette proposition
qui veut que les religions soient équivalentes aux conceptions
philosophiques, que les croyances métaphysiques aient le même statu
politique et juridique que les fondements rationnels des énoncés de droit?

***


Annexe 2

Occurrence de certains mots clés dans le programme ECR



Éthique (175 occurrences)
Mais ce concept est presque toujours accompagné de la mention des mots «
religieux » ou « religion » dans la même phrase comme dans l’expression «
éthique et culture religieuse » et quelques variantes du même type.
Autrement, ce concept n’est jamais employé seul mais toujours précédé du
mot « questionnement » ou du mot « réflexion », ce qui en affaiblit la
portée. Ce concept n’est jamais employé dans les expressions les plus
courantes en philosophie éthique comme « philosophie éthique », « principe
éthique », « éthique appliquée », « théorie éthique », « règle éthique »,
ou « code d’éthique »

Philosophie ( 0 occurrence) Rationalité ( 0 )

Philosophique(s) ( 8 occurrences )
Mais
- mentionné pour nier la pertinence d’étudier trop attentivement
les systèmes philosophiques ( v. Préambule, Changement d’orientation) ( 1
occurrence)
- mentionné comme alternative au sacré ou au religieux dans la
même phrase (3 occurrences)
- mentionné dans un titre proposé dans la bibliographie (donc pas
le choix!) (4 occurrences)

Humanisme ( 0 occurrence )
Liberté de conscience ( 2 occurrences, préambule, rôle de l’enseignant,
n’est pas un élément prescrit)

Dignité humaine ( 3 occurrences en annexes, n’est pas un élément
prescrit)

Droits de l’homme ( 1 occurrence, exemple indicatif, n’est pas un élément
prescrit)

Droits de la personne ( 0 occurrence)
Déclaration universelle des droits de l’homme ( 0 occurrence, pourtant LE
référentiel éthique du 20e siècle ?! )
Principe universel ( 0) Impératif catégorique ( 0)
Universel ( 1 occurrence non-bibliographique) Comme pour le mot «
philosophique » ce mot est employé pour être aussitôt nié ou réfuté.
Lorsqu’un thème universel, comme le bonheur, l’amitié ou la justice, est
évoqué « la situation devra être porteuse de tensions et de conflits de
valeurs » ( p. 294) On écarte donc la possibilité que ces thèmes puissent
être des occasions de définir des préoccupations humaines universelles.

Valeurs communes
( 2 occurrences)
Ressemblances ( 6 occurrences, terme toujours utilisé dans l’expression «
ressemblances et différences »)
Différence(s) ( 24 occurrences) Diversité ( 63 occurrences)

Religion (s) Religieuse(s) Religieux ( 507 occurrences)
Divin ( 29) Spirituel ( 9) Sacré ( 13)
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --


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