La baisse de l’oxygène dans les eaux du Saint-Laurent inquiète les chercheurs

La situation préoccupe davantage les scientifiques puisqu'Ottawa a effectué des compressions en recherche

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Ottawa encore pointé du doigt

Le niveau d’oxygène dans les eaux de l’estuaire du Saint-Laurent a connu une baisse importante au cours des dernières décennies. Un phénomène qui inquiète les chercheurs, mais dont on comprend encore mal les causes et les effets à long terme. Une situation d’autant plus préoccupante que le gouvernement Harper a sabré dans la recherche scientifique sur le Saint-Laurent.
Selon les plus récentes données disponibles auprès de Pêches et Océans Canada, l’hypoxie, c’est-à-dire la réduction de la concentration d’oxygène dissous dans l’eau, affecte au moins 1300 km2 de fonds marins dans l’estuaire du Saint-Laurent. Une telle zone, située en profondeur, équivaut à près de trois fois la superficie de l’île de Montréal.
La région sous-marine touchée se situe essentiellement en Tadoussac et les eaux au large de Rimouski. L’oxygène disponible pour toute la vie marine qui en dépend y a diminué «de près de moitié depuis les années 1930», souligne Alfonso Mucci, professeur au Department of Earth and Planetary Sciences de l’Université McGill.
L’hypoxie a pour effet de chasser plusieurs espèces de poissons, de mollusques et de crustacés qui ne peuvent survivre en l’absence de quantités suffisantes d’oxygène. «Ce phénomène créé un déséquilibre dans la biodiversité. On a vu que certaines espèces ont complètement disparu de certaines zones. La morue, par exemple, ne peut plus y aller. Elle ne peut même plus nager dans ces eaux-là. On vient donc d’amputer une partie de son habitat vital», explique Philippe Archambault, professeur en océanographie biologique à l’Université du Québec à Rimouski.
Changements climatiques
Les chercheurs contactés par Le Devoir, et qui seront tous présents mardi à un colloque sur l’hypoxie qui se tient dans le cadre du congrès de l’ACFAS affirment que plusieurs éléments pourraient expliquer l’ampleur de ce phénomène dans le Saint-Laurent.
Des travaux ont notamment démontré qu’au cours des dernières décennies, la proportion d’eau du courant du Labrador — très froide et bien oxygénée — qui entre dans le golfe du Saint-Laurent a diminué, alors que celle de l’eau du centre de l’Atlantique Nord — plus chaude et moins oxygénée — a augmenté. Cette situation aurait contribué à la diminution des concentrations en oxygène dans les profondeurs de l’estuaire, en plus d’augmenter la température de l’eau. Les spécialistes qui étudient l’hypoxie ne peuvent toutefois pas, pour le moment, lier directement cette problématique aux changements climatiques, en raison d’un manque de données.
Est-ce que l’activité humaine pourrait être en partie responsable ? Encore là, les chercheurs sont prudents. Denis Gilbert, de l’Institut Maurice Lamontagne, a toutefois estimé qu’entre le tiers et la moitié de l’appauvrissement en oxygène résulte de facteurs liés au fleuve. «En particulier, les eaux usées municipales ainsi que l’épandage d’engrais et de fumier dans les champs agricoles entraînent le déversement de grandes quantités de nitrates et de phosphates dans le fleuve. Ces substances apportent au plancton des nutriments additionnels, causant sa prolifération. Lorsque ce plancton abondant meurt et tombe au fond de l’eau, le processus de décomposition fait baisser davantage la teneur en oxygène de l’eau», peut-on lire dans un compte rendu diffusé sur le site de Pêches et Océans Canada.
M. Mucci souligne par ailleurs que selon un modèle prévisionnel actuellement en développement, il se pourrait bien que l’hypoxie prenne de l’ampleur au cours des prochaines années. Les changements climatiques pourraient aussi «aggraver» le phénomène. «S’il y a une augmentation des températures du fonds, il y aura une amplification du phénomène, explique M. Archambault. Ça risque d’affecter encore davantage d’espèces à valeur commerciale comme la morue ou le flétan. Mais puisqu’on parle d’une valeur économique, peut-être que le gouvernement va réagir.»

Compressions en recherche
Philippe Archambault dénonce d’ailleurs les compressions importantes imposées par le gouvernement Harper en recherche, notamment sur le Saint-Laurent. Pour lui les conséquences sont bien réelles : si la communauté scientifique s’inquiète de la situation, elle manque de plus en plus de moyens pour tenter de mieux comprendre l’ampleur et les impacts du manque d’oxygène dans les eaux de l’estuaire. «C’est très inquiétant, dans la mesure où il semble que le phénomène s’accentue, explique M. Archambault. Mais il nous manque de l’information et on a de la difficulté à l’étudier, parce qu’il faut le suivre de façon constante, ce qui est de plus en plus difficile en raison du manque de moyens financiers. Ça limite nos recherches.»
«Dans le cas de l’hypoxie, on semble dire qu’une fois qu’on sait que le phénomène existe, on passe à autre chose, ajoute-t-il. Mais si on veut comprendre les conséquences sur le milieu, notamment sur les poissons, il faut poursuivre la recherche. Surtout que ça pourrait affecter les pêcheries.» Les pêches dans le secteur du Canada Atlantique représentent plus d’un milliard de dollars de débarquements par année, seulement pour le crabe et le homard. Près de 10 000 petites entreprises dépendent de cette industrie. Pour le Québec, la valeur des débarquements dépasse les 125 millions.
Chercheur en océanographie physique à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski, Daniel Bourgault souligne pour sa part que le rôle des organismes publics est essentiel en recherche. «Pour la plupart des campagnes des campagnes scientifiques importantes, on collabore avec Pêches et Océans Canada, parce qu’ils ont beaucoup de données et une grande expertise.»
Il dit constater les impacts des compressions significatives imposées, par exemple, à l’Institut Maurice Lamontagne. M. Bourgault note ainsi une baisse des étudiants aux cycles supérieurs dans des domaines où des liens avaient été tissés avec l’Institut basé à Mont-Joli. Et parmi ceux qui sont demeurés en poste, «plusieurs ne peuvent tout simplement pas parler publiquement», insiste Alfonso Mucci.
M. Archambault estime par ailleurs que le financement des projets de recherche est de plus en plus accordé de façon à favoriser les travaux qui seront utiles au secteur privé. Dans ce contexte, l’hypoxie est totalement ignorée. «Il ne faut pas toujours penser aux retombées économiques immédiates. On met toujours l’économie au premier plan, à court terme. Les gouvernements planifient sur une période de quatre ans. On ne planifie pas à long terme.»


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