Les craintes d’une islamisation du Québec sont-elles fondées?

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En 2060, les musulmans formeront minimum 14% de la population québécoise

Comme les débats identitaires sont inévitables, j’ai décidé de répondre à une question qui tourmente certains : le Québec pourrait-il devenir une société à majorité musulmane dans un avenir plus ou moins rapproché? Autrement dit, les craintes d’une islamisation du Québec sont-elles quantitativement fondées?


Dans la figure ci-dessous, je présente d’abord la composition religieuse projetée du Québec selon deux scénarios de projections démographiques. Dans le scénario de référence, c’est-à-dire celui qui poursuit les tendances actuelles quant à la composition de l’immigration, certes la proportion de musulmans (en jaune sur la figure de gauche) augmentera (de 3% à 14%), mais malgré tout, le Québec demeurera à forte majorité chrétienne ou sans confession (83%, en bleu pâle et en vert). Dans le cas d’un scénario invraisemblable où la proportion de l’immigration en provenance du Maghreb et du Moyen-Orient doublerait par rapport au niveau des dernières années (figure de droite), la proportion de Québécois se disant chrétien ou sans confession ne serait réduite que de quelques points de pourcentage en 2061 (78%), alors que les musulmans formeraient 19% de la population. En somme, si la population musulmane connaîtra probablement une croissance importante dans les prochaines années, il est mathématiquement impossible qu’elle devienne majoritaire au Québec.


Pour expliquer cette dynamique, il convient d’identifier les trois grands phénomènes pouvant mener à la croissance d’une religion aux dépens des autres :


1- Par la croissance naturelle


2- Par la migration


3- Par les conversions religieuses


D’abord, bien que la fécondité des femmes musulmanes soit supérieure à celle des autres groupes religieux, la différence n’est pas si importante. En fait, c’est une conséquence de la transition démographique qui s’opère ou qui s’est opérée à peu près partout dans le monde, il n’y a plus beaucoup de pays où la fécondité est encore très forte. Ceux d’où proviennent la plupart des femmes musulmanes québécoises n’y échappent pas. Au Maghreb et en Syrie, les femmes ont en moyenne entre 2 ou 3 enfants, alors qu’elles en avaient plus de 5 ou 6 dans les années 80. À cela, ajoutons deux phénomènes réduisant encore plus la propension à avoir un enfant pour les femmes qui immigrent en Occident: l’éducation (qui est meilleure chez les femmes qui migrent que chez celles qui restent au pays) et l’adoption rapide de comportements reproducteurs similaires à ceux du pays d’accueil, phénomène qui s’observe encore plus chez les enfants d’immigrants. En fin de compte, si la fécondité des femmes musulmanes au Québec est un peu plus forte, ce léger avantage est insuffisant pour se traduire à moyen terme par une très forte croissance relative de la population musulmane comparée aux autres groupes.


Le deuxième phénomène de croissance, la migration, joue actuellement fortement en faveur des effectifs de population musulmane. Il y a en effet beaucoup plus de musulmans qui entrent au Québec qu’il n’y en a qui en sortent, et ce taux de migration nette est supérieur à celui des chrétiens et des personnes sans confession religieuse. Et ce, pour deux grandes raisons, ce phénomène est peu susceptible de rendre la population musulmane majoritaire au Québec. D’abord, l’immigration au Québec est très diversifiée, tant en termes d’origines géographique que religieuse. En fait, les musulmans ne forment qu’environ 30% des nouveaux immigrants au Québec. Par conséquent, sans différence substantielle dans les autres composantes de la croissance démographique, la population musulmane au Québec ne pourrait mathématiquement pas dépasser de beaucoup ce pourcentage. De plus, étant donné les forces d’inertie des populations, plusieurs décennies seraient nécessaires pour atteindre ce pourcentage, d’où la lente progression observée dans les projections présentées ci-dessus. Ensuite, il est peu réaliste de penser que la composition géographique actuelle de l’immigration perdurera sur une très longue période. En fait, historiquement, l’immigration se fait par vagues. La propension à quitter son pays est en effet faible pour les pays très pauvres, forte pour les pays intermédiaires, et redevient faible pour les pays riches. Ainsi, au fur et à mesure que les pays du Maghreb se développeront économiquement, leur croissance démographique diminuera, de même que la propension à émigrer. Dans quelques décennies, il y a fort à parier que les pays sources de l’immigration du Québec passeront du Maghreb et du Moyen-Orient, essentiellement musulmans, à d’autres pays aujourd’hui moins développés, tels que ceux de l’Afrique subsaharienne (où il y a une grande diversité religieuse).


Finalement, n’en déplaise aux bigots qui rêvent d’une islamisation de l’Occident, les conversions religieuses sont un phénomène plutôt marginal. Qui plus est, lorsqu’il y a changement de religion, nous assistons généralement à un abandon de celle-ci plutôt qu’à une conversion à une autre religion. Au Canada, en termes de changements de religion, la plupart des grandes religions, y compris l’islam, sont perdantes au profit des non-religieux (voir iciet ici). En somme, il y a plus de personnes qui quittent l’islam qu’il y en a qui l’adoptent. Autrement dit, ce troisième phénomène pouvant modifier la composition religieuse tend probablement à réduire la proportion de musulmans au Québec.


Ceci étant dit, si le Québec n’est pas en voie de devenir une société musulmane, il n’est pas à l’abri de la croissance de l’influence d’un islam politique pouvant ébranler la cohésion sociale. C’est envers les manifestations de celui-ci (notamment au travers des institutions) qu’il faut rester vigilant et intransigeant.