Enquête sur la flottille pour Gaza

Recyclage express de l’ex-président colombien

M. Alvaro Uribe est nommé vice-président de la commission mise en place par l’ONU

"Libérez Gaza" - 1ère Flottille humanitaire - le "Mavi-Marmara" - les conséquences


En juillet dernier, le Conseil des droits de l’homme (CDH) de l’Organisation des Nations unies (ONU) a nommé trois experts chargés d’enquêter sur le raid meurtrier mené par des commandos israéliens contre une flottille humanitaire internationale, le 31 mai. Transportant des centaines de défenseurs des droits des Palestiniens, celle-ci s’apprêtait à contourner le blocus illégal de la bande de Gaza pour y livrer de l’aide humanitaire. Indignant l’opinion internationale et provoquant une grave crise entre Israël et la Turquie, l’abordage et l’emploi de la force s’étaient soldés par la mort de neuf passagers turcs et par des dizaines de blessés.
Hostile à toute investigation de ce type, Tel Aviv avait rejeté celle du CDH, la déclarant prématurée, dans la mesure où sa propre commission d’enquête était en cours. Toutefois, et pour la première fois, le premier ministre Benjamin Netanyahu a accepté qu’Israël coopère avec un autre panel de quatre experts, dont le secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki-Moon, a annoncé, le 2 août, la constitution (1). « A partir du moment où la commission est crédible, objective, cela ne nous pose pas de problème », a déclaré M. Mark Regev, le porte-parole du gouvernement israélien.
« Crédible », on peut en douter – sauf s’il s’est agi de la doter d’un « expert en massacres » particulièrement compétent. En effet, présidée par l’ancien premier ministre néo-zélandais Geoffrey Palmer, qu’assisteront un Turc et un Israélien, elle aura comme vice-président… le chef de l’Etat colombien, Alvaro Uribe, dont la gestion à la tête du pays, commencée en 2002, s’achève le 7 août, au terme de son second mandat. Compte tenu de son expérience personnelle, le nombre « limité » – on serait presque tenté d’écrire « ridicule » – des victimes ne devrait guère le perturber et l’amener à bousculer le gouvernement israélien.
C’est en effet durant ses huit années à la Casa Nariño (2) que les hauts responsables du Département administratif de sécurité (DAS), la police politique colombienne, qui dépend directement du président de la République, ont chargé des chefs paramilitaires d’assassiner des milliers d’opposants – parmi lesquels, de 2002 à 2008, quatre cent trente syndicalistes. C’est à l’ombre de la directive ministérielle n° 29 de novembre 2005 – qui établit le paiement de récompenses pour la capture ou la mort de guérilleros – que s’est développée la pratique des « faux positifs » : la justice colombienne a actuellement entre les mains les dossiers de mille neuf cent quatre-vingt neuf hommes abattus de sang froid par des militaires et ensuite revêtus d’uniformes destinés à les faire passer pour des insurgés morts au cours d’affrontements.
Selon le Bureau d’étude des droits humains et du déplacement forcé (Codhes), sur les quatre millions de personnes déplacées de force depuis 1985, trois millions l’ont été sous le gouvernement de M. Uribe (3). Chaque semaine donne lieu à la découverte d’une fosse commune, œuvre des paramilitaires, dans un département ou un autre du pays. Lors d’une audience publique tenue le 22 juillet dernier, une délégation composée de six membres du Parlement européen, de trois députés britanniques, trois délégués espagnols et deux américains, et de dix dirigeants syndicaux de divers pays, a confirmé l’existence à La Macarana (département de Meta), du plus grand de ces charniers, imputable, celui-ci, tant aux paramilitaires qu’à la force d’élite de l’armée (la Fuerza de Tarea Omega) déployée dans la région (4). Selon les estimations, environ deux mille corps de victimes d’exécutions extrajudiciaires pourraient y avoir été jetés.
En vertu de la loi Justice et paix, entrée en vigueur en juillet 2005, dans le cadre d’une pseudo démobilisation, M. Uribe a octroyé à trente mille paramilitaires une amnistie de fait. L’extradition de quatorze de leurs chefs aux Etats-Unis, lesquels entendent les juger pour « narcotrafic », a permis d’éviter que leurs témoignages, devant la justice colombienne, ne révèle l’horreur de leurs crimes et, surtout, les complicités dont ils ont joui, au cœur même du pouvoir, dans la pratique du terrorisme d’Etat. Elle n’a pu toutefois empêcher la mise en examen ou l’incarcération de quatre-vingt-cinq élus et ex-élus « uribistes » – dont deux anciens présidents du Sénat – pour leurs liens avec les milices d’extrême droite.
Pour ne pas sombrer dans une analyse exagérément négative, on précisera que la nomination de cette « importante personnalité » (dixit M. Ban Ki-Moon) sera d’un grand secours à la commission d’enquête si, d’aventure, certains de ses interlocuteurs rechignaient à fournir les « clarifications et informations complémentaires » nécessaires à l’établissement des faits. M. Uribe est en effet passé maître dans ce type d’activité. Le 9 juillet, témoignant devant un procureur de la Cour suprême, M. Fernando Tabares, ex-directeur du renseignement du DAS, a précisé que tous les ordres donnés à la police politique, et qui ont abouti au scandale des chuzadas – écoutes illégales et espionnage de magistrats de la Cour suprême, de journalistes et d’opposants –, l’ont été par M. Bernardo Moreno, secrétaire général de la présidence de la République ; un très proche de M. Uribe, de plus en plus menacé par la justice et qui perdra le 7 août l’impunité liée à sa fonction.
« J’espère sincèrement que [cette commission d’enquête] contribuera au processus de paix, ainsi qu’à l’amélioration des relations entre Israël et la Turquie », a déclaré M. Ban Ki-Moon. A défaut d’une contribution à un quelconque processus de paix en Colombie ou à l’amélioration des relations entre ce pays et ses voisins équatorien et vénézuélien, que M. Uribe a détériorées à l’extrême, on l’espère sincèrement aussi. Mais, en tout état de cause, « sa très grande expérience en matière de paix, de sécurité et de droit international » (selon la représentante permanente de Bogotá devant les Nations unies, Mme Claudia Blum) ne devrait guère mettre Tel Aviv en difficulté. Une longue histoire lie Israël et la Colombie.
En 1983, Carlos Castaño, l’un des chefs paramilitaires les plus sanguinaires, a reçu un entraînement militaire en Israël, comme il l’a révélé lui-même, avant sa mort, dans son livre Mi Confesión (Ma confession) (5). L’un de ses collègues en assassinats de masse, M. Salvatore Mancuso, a bénéficié du même accueil chaleureux. En 1987, des officiers de la XIIIe Brigade, contacteront M. Ytzhak Maerot Shoshani – bien connu du haut commandement militaire pour avoir représenté la firme Israel Trading Corporation, qui, depuis 1980, vendait du matériel de guerre au ministère de la défense colombien. C’est par son entremise que sera organisée l’arrivée, à Puerto Boyacá (province de Magdalena Medio), au début de 1988, de cinq « conseillers » israéliens (et onze britanniques), sous les ordres de M. Yahir Klein, colonel de réserve de l’armée israélienne, fondateur de la compagnie Hod He’hanit-Spearhead Ltd, prestataire de services en matière de sécurité. Durant quarante-cinq jours, dans la finca (6) « La Cincuenta », ces mercenaires formeront les narcoparamilitaires aux techniques les plus raffinées (7). Pour cette seule année 1988, la « sale guerre » fera deux mille morts civils dans la zone bananière d’Urabá.
Depuis, dans un cadre plus conventionnel, les relations n’ont jamais cessé. Depuis 2005, Israël est le premier fournisseur de la Colombie en matériel belliqueux (armes légères, drones, systèmes de surveillance et de communications). Ministre de la défense de M. Uribe (et, à partir du 7 août, nouveau président du pays), M. Juan Manuel Santos a reconnu que Bogotá a discrètement recruté d’anciens officiers de l’armée israélienne pour former les forces de police à l’action contre-insurrectionnelle (8). Au lendemain de la libération de Mme Ingrid Betancourt (enlevée et retenue par les FARC depuis 2002), M. Juan Hurtado Cano, ambassadeur de Colombie en Israël, confirmait, lui, « le haut niveau de coopération militaire entre les deux pays dans la lutte contre le terrorisme (9) »
Déjà récipiendaire de la Médaille d’or de l’humanitarisme (!), décernée par l’organisation juive B’nai B’rith (Les Fils de l’Alliance), totalement alignée sur Tel Aviv, M. Uribe a été honoré d’un award (prix), le 3 mai 2007, à Washington, par l’American Jewish Committee (Comité juif américain, AJC), car, d’après M. E. Robert Goodkind, son président, il est « un allié dévoué des Etats-Unis, un bon ami d’Israël et du peuple juif, et un ferme partisan de la dignité humaine et du développement en Colombie et dans les Amériques ».
Dans ces conditions, M. Ban Ki-moon ayant préalablement discuté de la composition du panel avec le ministre israélien de la défense, Ehud Barak, en visite à New York, on ne s’étonnera pas que Tel Aviv n’ait émis aucune objection à l’existence d’une « commission d’enquête » comprenant un acteur aussi « impartial ». Ni que Washington s’en soit hautement félicité. Quant à M. Ban Ki-Moon, il a manifesté son enthousiasme, le 2 août : « Aujourd’hui, je suis très heureux d’annoncer la création de ce panel. C’est un développement sans précédent. »
« Sans précédent » est effectivement l’expression qui convient.
***
Maurice Lemoine
(1) Le groupe d’experts entamera ses travaux le 10 août et soumettra un premier rapport d’ici à la mi-septembre
(2) Le siège de la présidence colombienne.
(3) Cf. Amnesty International, « “Laissez-nous vivre en paix !” Les civils, victimes du conflit armé en Colombie », octobre 2008.
(4) Hasard ? Déployant un énorme rideau de fumée, c’est précisément ce 22 juillet que M. Uribe a déclenché une grave crise avec son voisin vénézuélien, l’accusant d’accueillir et de protéger, sur son territoire, quatre-vingt-sept campements et mille cinq cents guérilleros de l’Armée de libération nationale (ELN) et des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Ces « révélations » ont totalement occulté dans les médias, et continuent de le faire, « la fosse commune de La Macarena » – d’ailleurs connue depuis plusieurs mois sans provoquer aucun émoi.
(5) Carlos Castaño (avec Mauricio Aranguren Molina), Mi Confesión, Editorial Oveja Negra, Bogota, 2001.
(6) Propriété agricole.
(7) Le 27 août 2007, M. Klein a été interpellé en Russie.
(8) Semana, Bogotá, 10 août 2007.
(9) « Intense coopération militaire entre Israël et la Colombie » (vidéo), 3 juillet 2008.


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