Le 375e anniversaire de Montréal approche. À quelques mois du lancement des grandes célébrations, la métropole doit s’empresser de rafraîchir son « maquillage» et de mieux affirmer son caractère français.
L’expression Vieux-Montréal me donne envie de rire.
L’essentiel de ce quartier n’est pas vraiment «vieux»: sa construction est pour l’essentiel plus proche de nous que de la fondation de Montréal. Si on avait préservé les édifices patrimoniaux de la Nouvelle-France des 17e et 18e siècles au lieu de presque tout raser au 19e siècle pour effacer le passé canadien-français et imposer par l’architecture un esprit anglais, les abords du port ressembleraient au Vieux-Québec qui, lui, mérite davantage son nom.
Il reste si peu de la Nouvelle-France dans Montréal que les quelques bâtiments qui en témoignent sont d’autant plus précieux. Du moins, ailleurs qu’à Montréal, on en pendrait soin.
Ici, on a si peu de dignité, pour défendre notre identité, qu’on laisse un resto McDonald’s occuper la maison natale de Lamothe-Cadillac à l’angle de Saint-Laurent et Notre-Dame. Puisqu’une bonne partie des célébrations du 375e anniversaire se déroulera dans le vieux cœur de la ville, non loin de son lieu de fondation, n’est-il pas temps de redresser l’échine et de rectifier le tir ? Oui, M. Coderre, c’est à vous que je parle! Voulez-vous que je fasse cette promenade dans le Vieux-Montréal avec vous pour vous montrer ce dont je parle? C’est une invitation.
Il n’est pas trop tard pour agir.
Nous nous devons de valoriser les spécificités de notre ville: celles-ci sont européennes (chose rare en Amérique-du-Nord) et françaises (ce qui est encore plus rare!). Cette rareté du fait français est une valeur, et non pas un handicap, surtout aux yeux des visiteurs.
Voici 16 idées pour «montréaliser Montréal». D’avance, nous savons que vous n’en retiendrez aucune !
Elles sont simples à mettre en pratique: corriger une toponymie chargée de relents coloniaux, réparer ou restaurer les monuments historiques, nettoyer le Vieux-Montréal, mieux identifier les symboles de notre histoire sont des mesures qui ne demandent pas des efforts colossaux.
À la veille de son 375e anniversaire, Montréal mérite bien qu’on s’occupe enfin d’elle.
Suivez Gilles Proulx aux abords de l’Hôtel de Ville, sur la place Jacques-Cartier et dans les rues du Vieux-Port et découvrez sa vision du 375e de Montréal en profitant de cette balade sur 360 degrés. Regardez où vous le désirez en bougeant votre téléphone ou en utilisant votre souris ou les flèches de votre clavier.
1. Déménager la statue de Nelson...
Horatio Nelson, qui a vaincu la flotte de l’amiral Villeneuve à Trafalgar, a fait résonner son exploit jusqu’à l’intérieur des murs de Montréal... Pour rappeler la domination britannique (et celle de l’Église qui n’aimait pas la France révolutionnaire) sur les Canadiens-Français du temps. La logique serait que ce soit une statue de Jacques Cartier qui soit au sommet de la colonne et que Nelson soit déménagé à la place de Trafalgar dans Côte-des-Neiges. C’est ce que le maire Pierre Bourque aurait souhaité faire avant de reculer.
Certaines succursales de McDonald’s à travers le monde renoncent à leur gros logo tape-à-l’œil pour adopter une apparence plus respectueuse des lieux patrimoniaux. Rien de tel pour Montréal. C’est ici l’endroit où les touristes américains comprennent à quel genre de petit peuple ils ont affaire: un peuple qui tolère un hideux McDonald dans un édifice patrimonial. Le Sieur de Lamothe-Cadillac, que l’on enterre dans les frites à mouettes, est honoré, bien sûr, à Détroit, ville qu’il a fondée, et en Louisiane, dont il fut le gouverneur. À Montréal, on lui fait manger des Big Macs, tout près de votre hôtel de ville, M. Coderre.
À l’hôtel de ville, ne serait-il pas temps de baptiser le célèbre balcon du Général qui, depuis le 24 juillet 1967, a projeté le Québec sur la scène mondiale? On pourrait tout simplement le baptiser «Balcon du général».
Ce morceau de 17e siècle non seulement préservé, mais toujours de service, est un cas, à ma connaissance, unique au Québec. Tous les autres sont tombés sous le pic ou sont devenus des musées. Ici, la vocation initiale, religieuse, demeure. C’est remarquable! Malheureusement, il y a un inconvénient: cet édifice, le plus ancien de l’arrondissement dont vous êtes le maire, M. Coderre, est rarement accessible au public, sinon aux happy few (dont moi, qui y ai interviewé le cardinal Léger). Pourquoi ne pas convenir d’une semaine de visites guidées des lieux, à l’occasion du 375e, pour permettre aux Montréalais passionnés d’histoire de le visiter enfin?
J’aime beaucoup la musique péruvienne, latino, et je pense que l’âme des peuples se dit dans leurs chants... Raison de plus pour que la Place Jacques-Cartier, pour nos touristes, soit surtout un lieu de spectacles de musique française, québécoise, canadienne-française. C’est ça que viennent voir les touristes. C’est le moment de les éblouir avec du «local».
Dieu seul sait pourquoi ces boutiques vendeuses des pires «quétaineries» made in China ont le droit de continuer de polluer le Montréal historique. Il y a de quoi avoir honte, M. Coderre.
7. réviser la toponymie montréalaise
Jean Drapeau a déjà fait un grand ménage, dans son temps, en nous débarrassant de la rue Lord Durham, ce monsieur qui préconisait l’assimilation forcée des Canadiens-Français (pour leur bien, bien sûr), et d’autres sinistres personnages adeptes du «Canada–français bashing», tel Craig, Boyd et Burnside... (Cela dit, il y a une rue Durham à Dollard-des-Ormeaux, ce fragment de Montréal qui a «défusionné», entre les rues Westminster et Shakespeare – ça ne s’invente pas !)
Mais il y a encore du travail à faire. Montréal peut changer les noms de certaines de ses rues sans nécessairement offusquer les partisans du statu quo. Certains noms doivent être traduits en français
Traduction en français
En 1823, lorsque le 1er maire Jacques Viger fut magistrat de Montréal, la rue City-Concillor favorisa l’usage généralisé de l’anglais au conseil municipal. Renommer cette artère «rue des Conseillers municipaux» préserverait sa signification historique. Pareillement, la rue Mayor est un anachronisme qui remonte à l’époque où la domination de l’anglais se faisait écrasante. Pourquoi ne pas revenir à «rue de la Mairie», ce qui ne devrait pas occasionner trop de rouspettage.
Le chemin Queen Mary pourrait changer sa désignation en faveur de chemin de la Reine-Mary.
Prenons, dès le départ, l’exemple de la rue Bridge... qui ne veut rien dire. Ne pourrait-elle pas être désignée sous le nom «rue du pont Victoria»?
La rue University, que tout le monde appelle Université, devrait changer officiellement. Bien que l’on ait décidé d’honorer Robert-Bourassa en donnant son nom au tronçon qui va de Sherbrooke à Notre-Dame, le reste de la rue University n’a toujours pas corrigé sa désignation. Cela donnerait-il de l’urticaire aux étudiants de McGill d’avoir à traverser une «rue de l’Université»?
Pourquoi la rue Upper Lachine qui part de Saint-Henri, qui traverse Notre-Dame-de-Grâce au sommet de la bordure de la falaise, au nord de l’ancienne rivière Saint-Pierre, et qui rejoint le chemin Lower-Lachine, ne s’identifierait-elle pas comme le chemin du Haut-Lachine ou de Lachine-en-haut?
Une autre urgente correction serait de franciser la rue The Boulevard pour Le Boulevard; la désignation anglaise a été adoptée lorsque la ville de Westmount a demandé à Montréal de se défaire de la rue Westmount pour Boulevard.
Correction des injustices historiques
Autre symbole d’humiliation qui n’a pas sa place en nos murs: la rue Amherst. Jeffrey Amherst a reçu le 8 septembre 1760 la reddition de Montréal, de Lévis et de Vaudreuil. Lévis avec ses 2000 hommes ne pouvait que se rendre devant les 17 000 soldats britanniques. Amherst a ensuite fait parvenir des couvertures contaminées par la variole et d’autres maladies aux Amérindiens afin de les décimer par la maladie, ce qui constitue une tentative de génocide et un prélude à ce qui sera plus tard la guerre bactériologique. Effacer ce nom odieux ne suffirait pas; il faudrait quelque chose pour rétablir la balance, comme un nom rappelant le courage des Amérindiens. Pourquoi pas le nom d’Anadabijou, le chef des Montagnais à l’époque de Samuel de Champlain, avec qui il scellera l’alliance entre les Français et les Algonquins, Montagnais et Etchemins contre leur ennemi historique, les Iroquois? Une rue à forte consonance amérindienne, comme Anadabijou, en plein cœur de la métropole, serait une excellente chose, M. Coderre.
Commémorer des personnalités francophones
Dans le vieux Montréal, le maire Bourque avait envisagé de nous défaire de certains noms coloniaux tels King ou Queen. En raison de la présence de boîtes de communication, pourquoi ne pas rendre hommage à des gens liés à l’univers médiatique, comme Roger Baulu?
Si Winston Churchill a droit à deux rues plutôt qu’une seule, ne serait-il pas temps d’honorer un personnage tout aussi important dans notre histoire: le général de Gaulle. Puisque j’évoque le souvenir du général de Gaulle, ne devrions-nous pas, de concert avec Québec, donner du prestige et de la hauteur à l’actuel pont qui relie Montréal à Le Gardeur, et dont l’esthétique n’est que trop insignifiante?
Respecter les anglophones honorables
Chaque fois qu’une personnalité publique québécoise meurt, quelqu’un suggère de rebaptiser la rue Sherbrooke... et je m’insurge! Le Sherbrooke qui a donné son nom à la rue, John Coape Sherbrooke, fut le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse pendant la guerre de 1812 avec les États-Unis. Homme de grande culture, il a su se faire aimer autant des autorités coloniales que des Canadiens-Français, comme Louis-Joseph Papineau et Mgr Plessis. Cet homme intelligent et généreux fut nommé gouverneur de l’Amérique du Nord britannique. Il fut un homme d’apaisement au milieu d’un climat de conflit. La maladie le fit disparaître prématurément... ce qui est dommage. Si un tel homme était demeuré en poste, l’histoire aurait pu être changée. Son nom mérite donc de demeurer.
Pour ajouter une bonne note, je vais parler de la magnifique restauration de l’ancienne chapelle de l’hôpital des Sœurs Grises et de ce qui s’appelle Maison de Mère d’Youville. Voilà un exemple de ce que nos architectes peuvent faire pour concilier le passé au présent! Ce qui était jadis le mur intérieur d’une chapelle est devenu le mur extérieur de la nouvelle construction. Autre suggestion: pourquoi ne pas ajouter d’autres magnifiques statues comme celles de Marguerite Bourgeoys en train de jouer avec des enfants? Voilà qui serait une manière de «peupler» le Montréal moderne des souvenirs de la Nouvelle-France.
La plaque qui montre la maison où vivait Maisonneuve, le fondateur de Montréal, est typique: éloignée de la rue, elle est presque introuvable. Pourquoi ne pas indiquer ici et là, sur une sorte de carte du passé, des «Vous êtes ici», de manière à ce que les gens puissent se repérer dans ce qui n’existe plus, mais qui a tant de valeur pour nous? Pensez à la magnifique maquette du Jérusalem d’autrefois dans un gigantesque musée près de Jérusalem; pourquoi pas une maquette pour recréer le Ville-Marie de 1700?
Et aussi, combien d’édifices du 18e siècle dans le Vieux-Montréal n’offrent aucune indication de leur histoire? C’est du patrimoine perdu pour le promeneur curieux, à qui Montréal fait la vue dure, M. Coderre.
Différentes plaques commémoratives marquaient les édifices historiques (ou les emplacements d’anciens édifices), mais ces plaques, pour la plupart, ont été volées (pour vendre le métal) et, bien sûr, personne ne les a remplacées. Existe-t-il une autre grande ville digne de ce nom qui ne fait rien quand ses monuments disparaissent ou sont endommagés? Je ne pense pas... Montréal est la championne dans ce domaine.
Portez attention au grand nombre de trous de vis disposés en rectangle où la couleur du mur est légèrement différente d’ailleurs: voilà l’emplacement des plaques volées. Il y en a des dizaines!
La plaque désignant l’édifice où logeait l’ambassadeur Joncaire en 1690 n’a pas été volée, mais la voici presque illisible. Montréal : ville négligente. Joncaire n’était pas un ambassadeur buveur de bulles à l’image de ceux d’aujourd’hui, mais un aventurier bagarreur hors pair qui servait d’ambassadeur de la Nouvelle-France auprès des tribus autochtones, dont il parlait plusieurs langues et maîtrisait les chants de guerre. Une destinée incroyable totalement évacuée des livres d’école. Et, sur cette plaque défraîchie, ses médiocres descendants montréalais, que nous sommes, ne disons rien de lui.
Le monument du docteur Jean-Olivier Chénier, mort à Saint-Eustache, s’est fait voler sa «carabine» il y a plus de cinq ans. Personne à la ville de Montréal ne songe à remettre en état cette œuvre d’art située près du CHUM sur la rue Saint-Denis. Bref, cette statue qui commémore la révolte républicaine de 1837 est devenue un hommage au vandalisme impuni dans notre complaisante ville.
Voilà qui créerait une ambiance sonore propre à Montréal en Amérique du Nord. L’adoption de pimpons, à l’européenne, au lieu des sempiternelles sirènes. Nous pourrions doter Montréal de sa propre sonorité.
Ce pont magnifique devient invisible la nuit tombée au lieu de marquer les esprits des visiteurs et d’embellir notre ville. On l’a illuminé pour le 350e... Il aurait fallu continuer. C’est merveilleux que la Ville ait demandé à Moment Factory de faire réapparaître cette merveille dans la nuit... J’ai bien hâte de voir ce que ça va donner. Et j’espère que ce sera permanent. Ça va coûter cher? Eh bien, c’est de l’argent bien investi. Cette beauté fera resplendir notre ville et enchantera des milliers de gens chaque nuit. Aussi, pour le pont Charles de Gaulle, au nord-est, il faudrait songer à des lampadaires plus beaux, plus impressionnants, pour faire honneur à la ville autant qu’au personnage... pourquoi ne pas suivre l’exemple du viaduc Rolland-Therrien à Longueuil?
Nos cochers sont importants pour le Vieux-Montréal. Ce sont souvent eux qui initient les voyageurs. Voilà une bonne raison de s’assurer qu’ils sont bien ferrés en histoire et, aussi, ce qui leur serait fort utile, de bien paraître. Un uniforme officiel de Montréal pour les cochers ou cochères pourrait les identifier et les aider à embellir l’image de la ville. Pour l’instant, leur laisser-aller vestimentaire nuit à leur image autant qu’à celle de votre ville, M. Coderre. Et si on a à cœur le sort des chevaux, que l’on veut renvoyer au champ, pourquoi ne pas préconiser des pousse-pousse pour les visites du Vieux-Montréal? Ou pourquoi pas des calèches électriques?
Au Japon, les chauffeurs de taxi portent l’uniforme, avec chapeau et gants, ce qui rehausse le prestige de leur profession. Ici, la négligence vestimentaire, la manie de parfumer intempestivement son auto et l’absence de bonnes manières élémentaires font de nos chauffeurs de taxi de fort mauvais élèves à l’école de la civilité... ce dont ils paient le prix! En bleutant, de manière identique, tous les taxis, on les rendrait reconnaissables; en imposant un uniforme et des manières à nos chauffeurs, nous les sortirions du trou dans lequel ils s’enfoncent dans l’estime du public. La ville fait mine d’uniformiser les taxis de l’aéroport ; mais ira-t-elle de l’avant? Quant à ce code vestimentaire (pantalons noirs et chemine blanche) préconisé pour les chauffeurs, combien y dérogent impunément? Combien négligent d’ouvrir la portière ou d’aider le client avec ses bagages?
Si vraiment on parvient à se souvenir de son histoire pour le 375e (ce dont je doute), pourquoi ne pas pérenniser la chose? Il y a le Centre d’histoire de Montréal, le musée Pointe-à-Callière et les Archives de la Ville auxquelles trop peu de gens ont accès. Pourquoi pas aussi des cours d’histoire de Montréal ou, au moins, des concours de mémoire organisés chaque année par la Ville auprès des écoles qui voudraient y participer?
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