HISTOIRE

La tournée française du «roi du Nord»

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La tournée du Curé Labelle en Europe pour recruter des colons


En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, Le Devoir propose une série qui remonte aux sources médiatiques de la relation France-Québec, de la guerre de la Conquête à la visite du général de Gaulle, en passant par la tournée de Sarah Bernhardt sur les rives du Saint-Laurent. Cinquième texte.



En 1885, le curé Antoine Labelle débarque en France à la recherche de colons qu’il destine aux « pays d’en haut ». Ce ne sera pas la seule fois.


Ce tonitruant personnage, que l’on surnomme le roi du Nord, mise sur l’immigration française pour réaliser son utopie d’un Canada français et catholique qui puisse s’étendre, sans discontinuer, du Québec au Manitoba, en passant par les terres arides des Laurentides et du nord de l’Ontario. « Je suis chargé par le gouvernement d’Ottawa d’aller chercher dans les vieux pays de bons colons pour notre Nord-Ouest canadien », écrit-il.


Natif de Sainte-Rose, dans les limites actuelles de Laval, Labelle est « un Français d’origine », précise le quotidien catholique L’Univers. À lire ce journal, la Conquête britannique n’aurait rien changé au statut des anciens sujets de Louis XV. « Le Canada, je ne saurais trop y insister, c’est une France en Amérique, c’est la France du Nouveau Monde », explique l’auteur de l’entrefilet.


La ruée vers les pays d’en haut qu’appelle de ses vœux le curé sera propulsée par la fusion des capitaux français et anglais. Ses propos sont paraphrasés par le quotidien : « La nation canadienne, sortie des deux premiers peuples du monde, élevée dans les principes de la liberté la plus large et la plus solide, façonnée au maniement des institutions britanniques, deviendrait dans son pays sévère, mais fertile et salubre, la nation de l’avenir ! »



La tournée de Labelle est un franc succès si l’on se fie à La Gazette de France, qui joue les entremetteurs dans son édition du 10 juillet 1885 : « Notre vénéré compatriote de la Nouvelle-France canadienne se trouve encore pour quelques mois à Paris, où il se tient à la disposition des futurs colons, 3, cité de Retiro, faubourg Saint-Honoré. »



Là, à deux pas de la Madeleine, Antoine Labelle dit sa messe tous les matins. Il a installé sur place une sorte de bureau de recrutement colonial. Ce curé, vêtu d’une soutane pas toujours très propre, peut-il changer le destin de sa société ? Dans une lettre à sa mère, tout en signalant avoir maigri de 15 kg, Antoine Labelle écrit qu’« un homme en France, c’est une goutte d’eau dans la mer ».


Un Hercule septentrional


Tout au long de ce séjour, qui court de février à août 1885, Labelle voyage aussi en Belgique, en Italie et en Suisse. Il voit des notables et beaucoup de gens de robe. Son but : favoriser au mieux la colonisation, au nom de son rêve d’une Amérique française. À cette fin est distribué, à des milliers d’exemplaires, un Guide du colon français au Canada.


Les aspirants défricheurs de la Troisième République iront gonfler les rangs d’un Canada issu du meilleur de l’Ancien Régime des Bourbons : « Des branches entières de familles nobles, bourgeoises ou ouvrières n’hésitèrent pas à traverser les mers, et à transporter là-bas leurs traditions d’honneur, de travail, de race », écrit le reporteur de La Gazette.


Molière ne serait pas dépaysé sur les rives du Saint-Laurent : « Le français parlé au Canada est d’une grande pureté : il présente même cette particularité d’ignorer les néologismes, l’argot en un mot, qui se sont infiltrés peu à peu dans notre langue du continent. C’est le français des XVIIe et XVIIIe siècles, avec quelques vieux mots colorés, oubliés ici, et dont l’archaïsme est un charme de plus. »



Le Québec du curé Labelle dispose d’une autonomie complète, toujours selon La Gazette, qui en profite pour instruire ses lecteurs : « Le Canada se divise en sept provinces, dont chacune forme un État indépendant, ayant son budget spécial, son parlement, son gouverneur. »


En se basant sur les plus récents « calculs des statistiques », le quotidien estime que les francophones du Dominion seront près de quarante millions d’ici « cent ans », soit en 1985. C’est sans compter un taux de natalité qui finira vite par plonger du nez.


La silhouette du curé Labelle, un colosse, impressionne le correspondant du Moniteur universel. Il le dépeint en « hercule taillé au rabot », parlant « en vieux langage normand ». « Rien ne l’étonne… pas même les raffinements d’Europe, auxquels il n’entend rien. »


Le journaliste ne cache pas son admiration pour la croisade de « ce rustique, de belle humeur et de bel appétit » : « Prononcez son nom dans les sept États du Canada, que l’on vous voie dans son sillage, que l’on vous sache son ami, toutes les portes et toutes les mains s’ouvriront à ce nom magique et sacré, que la France doit répéter avec reconnaissance, car le roi du Nord vise surtout à maintenir, à étendre le contingent qui parle notre langue, qui garde notre culte, qui s’enorgueillit de sa filiation française et entend ne la jamais répudier ! »



Contre Victor Hugo


L’écrivain Victor Hugo meurt le 22 mai 1885. Son corps, placé sur un catafalque, est exposé sous l’Arc de triomphe. L’auteur des Misérables a droit à des funérailles nationales. Tout Paris descend dans la rue. Des millions de gens sont là. Antoine Labelle assiste à toute cette déferlante autour du géant des lettres avec une moue de dégoût.


« Victor Hugo est l’incarnation du socialisme moderne », écrit Jean-Baptiste Proulx, le curé qui agit à titre de secrétaire d’Antoine Labelle au cours de ce voyage. « Les révolutionnaires de toutes couleurs, de toutes nuances, se donnent du mouvement, conduisent le deuil ; les bonasses suivent ; les curieux regardent ; et les bons catholiques, par pitié, par respect pour le talent et la mort, se taisent. » Antoine Labelle ne pense pas différemment de son scribe dévoué.


Le journal L’Univers se félicite que ce gros curé que l’on tient pour une incarnation de la Vieille France se scandalise de cet hommage gigantesque accordé à Hugo. L’Univers se dit « particulièrement heureux de signaler » le sentiment désapprobateur manifesté par « la colonie canadienne », du moins si on s’en tient au point de vue du curé Labelle, « au jour des funérailles impies de Victor Hugo ».


Plutôt que d’honorer Victor Hugo, le petit groupe de Canadiens ensoutanés qui accompagnent le curé Labelle, « ayant à cœur de protester contre cette indigne mascarade », décide, à titre de « vrais amis de la vraie France » tout autant « que pour les consciences catholiques, » de rentrer prier « sur la tombe de Louis Veuillot », polémiste réactionnaire, monarchiste, ultra catholique et par ailleurs fondateur du journal L’Univers.


Autour du curé Labelle, rapporte L’Univers, on laisse au tombeau de Veuillot, lui « qui aimait tant à célébrer les mâles vertus du Canada catholique », une couronne de fleurs dont l’encadrement renferme un crucifix, avec cette inscription : « Au vaillant défenseur de l’Église. » Et en guise de signature, comme s’il lui semblait naturel de parler au nom de toute sa société, ceci : « Le Canada français et catholique ».


 

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