L’intérêt national du Québec et nos médias, face à la doctrine Donroe

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Tribune libre

L’année 2026 a commencé en force. En quelques jours à peine, les plaques tectoniques de l’ordre international se sont mises à vibrer avec intensité. Les États-Unis ont donné le ton, avec la capture du président du Venezuela, affirmant sa suprématie sur «  son » continent par le retour de la doctrine Monroe, renommée doctrine « Donroe ». Plus localement, le départ du chroniqueur Christian Rioux envoie le signal d’un resserrement des voix médiatiques autour d’un message orienté sur les intérêts canadiens. Cela se produit sur fond de bouleversements politiques, tels que la démission du chef du Parti libéral du Québec Pablo Rodriguez et l’annonce du départ du premier ministre du Québec François Legault.


Bien que ces éléments semblent isolés les uns des autres, ils illustrent la réactivation de ce que l’on appelle : « le triangle de l’Amérique du Nord ». Une dynamique interconnectée, qui s’inscrit dans une suite de mouvements géopolitiques dont l’origine remonte à la Conquête britannique de 1760.


Si l’on veut devenir des acteurs de l’histoire, et non des spectateurs, il nous faut des outils précis et efficaces pour comprendre ce à quoi la nation québécoise fait face. C’est pourquoi une discussion publique saine exige de nous doter d’un univers médiatique composé d’une diversité de points de vue et de voix utiles aux citoyens. Un combat parsemé d’obstacles, que la nation québécoise mène depuis plusieurs siècles.


L’outil proposé aujourd’hui est d’une grande efficacité pour comprendre les rapports de force qui nous concernent. Le triangle de l’Amérique du Nord est formé de trois entités géopolitiques bien connues : la nation québécoise, le Canada anglais et les États-Unis. Le principe est plus simple qu’il n’y paraît. Les États-Unis mènent le bal. Quand Washington menace les intérêts supérieurs du Canada, Ottawa mise sur sa défense extérieure en favorisant sa cohésion interne : la pression sur le Québec diminue, et une fenêtre d’affirmation s’ouvre (par les négociations, l’effectivité et les institutions). Quand Washington réduit sa menace, Ottawa retrouve son modus operandi : unifier l’État, en morcelant les nations qui le composent. Cette règle est une récurrence historique et la comprendre permet de maximiser le potentiel des occasions qui se présentent à nous.


Le premier grand exemple se produit en 1774 avec l’Acte de Québec. Il s’agit d’une manœuvre impériale habile, dans un contexte où les États-Unis bouillonnent et où la frontière nord devient stratégique. La Couronne reconnaît des droits fondamentaux à la nation québécoise, qui sont en fait des concessions pour stabiliser une menace  interne. Et presque aussitôt, la situation bascule vers 1775-1776 : la crise américaine monte directement dans la vallée du Saint-Laurent. C’est alors qu’une chose apparaît : le rôle décisif des médias comme outil de la conscience nationale.


Entre sur scène Fleury Mesplet, un révolutionnaire français arrivé directement des États-Unis. Il lance à Montréal en 1778 le premier journal francophone du Québec (la Gazette littéraire / Gazette du commerce et littéraire), avant d’être arrêté comme agent de la révolution américaine en 1779 dans ce contexte de grande tension avec les États-Unis. Après sa détention, il relance en 1785 un journal bilingue que le lecteur saura reconnaître : la Gazette de Montréal / Montreal Gazette. La Gazette est alors un espace d’essais, de débats, de formation de l’esprit public. Le journal aujourd’hui connu sous le nom Montreal Gazette en est l’héritier direct. Son alignement avec l’intérêt anglo-canadien illustre bien comment peut se trouver capturé, discipliné et neutralisé, un média qui était initialement axé sur des idées qui alors étaient littéralement issues des révolutions américaine et française.


La période qui suit peu après, celle qui mène aux révoltes des Patriotes (1834-1839), s’inscrit justement dans une tension entre la nation québécoise et la Couronne, sur fond d’apaisement des tensions avec les États-Unis. Cet apaisement explique d’ailleurs le peu de réactivité des Américains pour soutenir les Patriotes et la défaite de ces derniers, suivie du rapport Durham et de l’Acte d’Union de 1840. Comme la Gazette en son temps, ce sont des journaux d’affiliation patriote comme le Canadien et la Minerve, qui passèrent du côté de l'ordre Canadien.


Les tensions entre les États-Unis et le Canada anglais reviennent toutefois dans les années 1860. La Guerre de Sécession avait amené le Canada anglais à appuyer (tacitement) le camp perdant, c’est-à-dire les confédérés. Cette situation a mené à des représailles et la réactivation d’un triangle permettant à la nation québécoise d’obtenir en 1867, un espace politique (le Québec devient un État fédéré) et juridique (le droit civil québécois de l’Acte de Québec est reconduit dans la nouvelle constitution à l’article 92(13)). Il est par ailleurs intéressant de noter que les États-Unis ont annexé l’Alaska cette même année.


Puis arrive un autre moment charnière : la fin du XIXe siècle, quand l’impérialisme britannique exige du Canada une participation militaire à l’étranger. La guerre des Boers (1899–1902) agit comme un acide révélateur. Henri Bourassa rompt avec la logique impériale, refuse que le Canada serve de réservoir de guerre et y voit un précédent dangereux. De cette intuition naît une idée centrale : si l’on veut exister politiquement, il faut des espaces d’expression capables de tenir tête à l’impérialisme et au conformisme ambiant. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles Bourassa fonde Le Devoir en 1910 : un journal d’idées, indépendant des machines, arrimé à une exigence civique. 

C’est exactement cette fonction qui se fragilise quand un média s’adoucit au point de confondre intérêt national avec morale de salon. L’évolution de l’État canadien permet au fil du temps de mettre la main sur des outils qui ont été fondés pour contester le régime.


Et pendant que « nos » médias s’occupent surtout de nous apprendre à « bien penser », le monde, lui, se transforme à grande vitesse, pour revenir à son ancienne grammaire : territoire, puissance, coercition, zones d’influence. Dans ce contexte, le Québec doit prendre conscience de la dynamique du triangle, afin de considérer les options et de saisir les occasions qui s’ouvrent et qui se concurrencent : l’indépendance; le Canada comme bouclier (la stratégie 1774, actualisée); l’alignement continental américain; mais aussi d’autres formes d’arrimage et d’alliances, européennes ou ailleurs. Dans ce contexte, le cadre n’offre pas de solution précise, mais il permet de clarifier nos conceptions et de mieux réfléchir collectivement.


Il permet, dans ce nouveau contexte, de réviser la manière d’affirmer son droit à l’autodétermination interne et externe. Et pour y parvenir, il a besoin d’une presse qui développe la conscience nationale et offre des outils concrets et utiles, qui refusent l’infantilisation morale, et qui redonnent au public sa fonction première : permettre d’agir et non subir.



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3 commentaires

  • Jean-Claude Pomerleau Répondre

    26 janvier 2026

     
    La Guerre de Sept Ans se poursuit ...

    Depuis la défaite de la France sur notre territoire, les Anglais ont été partagé entre le fantasme de notre assimilation et la contrainte géopolitique les forçant à des concessions politiques à notre Nation. Because, la menace venue du Sud.

    Cette menace périodique (1774-1867) nous a permis de dégager un espace politique pour se constituer en État national :



    Guy Carleton

    1774, l'Acte de Québec:


    La missive de Guy Carleton à Shelburne en novembre 1767 sur la vulnérabilité des forces anglaises (moins de 2000) et le potentiel militaire des Habitants ( 18 000 propres aux armes, dont 9000 vétérans de la Guerre de Sept Ans). Et de là, la nécessité de s'assurer de la loyauté des Habitants ou sinon de leurs neutralités. De là l'Acte de Québec de 1774, rétablissant notre statut politique de la Nation. Tout juste à temps pour éviter que les Habitants répondent favorablement aux les lettres To The Habitants du Congrès continental, les enjoignant à joindre l'invasion américaine en 1775. L'auraient-ils fait que nous serions devenu la Louisiane du Nord !


    Cette neutralité déterminera la configuration des États en Amérique du Nord (les britanniques chassés du continent, les É.U s'étendraient aujourd'hui du Rio Gande jusqu'au Père Noël)  ! Comme quoi l'Habitant fut le personnage central de notre Histoire.



    Lord Elgin

    1840 : Suite au rapport Durham et à l'Acte d'Union visant notre assimilation, le gouverneur Lord Elgin va changer son fusil d'épaule sur le fantasme de l'assimilation, face au danger d'annexion promu par Papineau. Cette menace du Sud va le FORCÉ à laisser de l'espace politique au Canadien-français; qui vont en profiter pour se dégager une espace politique visant l'édification de l'État national par le peuplement et la mise en valeur le territoire (Emparons nous du sol..; la Revenche des berceaux ).



    Georges Brown

    1867 : la Guerre de Sécession est terminée au Sud, et des forces américaines démobilisées (3000 irlandais) attaquent le Niagara en 1866. Cette menace venue du Sud  FORCE Georges Brwon (Le véritable Père de la Confédération) à consentir à un « Pacte entre 2 Races, celle des vainqueurs et des vaincus », mais sans abandonner son fantasme de notre assimilation, comme le confirme une lettre à sa femme : « Is it not wonderful, french canadianism entirely extinguished ! »


    https://vigile.quebec/articles/la-vanite-entraine-george-etienne-cartier-dans-le-piege-de-george-brown



    2026 : Carney ?

    Notre Nation a profité de chaque menace venue du Sud pour se dégager un espace politique visant l'objectif l'édification de l'État national. C'est dans ce contexte «trumpiste » où le Canada est en position de faiblesse que la Constitution de l'État national du Québec prend toute sa pertinence. Que fera Carney suite à son adoption le 24 juin 2026 ?



    Depuis la défaite de la France sur notre territoire en 1760, notre bannière flotte dans les vents contraires de l'Histoire.



    La Guerre de Sept Ans se poursuit ...



  • Michel Matte Répondre

    25 janvier 2026

    L'opinion de l'époque était favorable à l'union avec les  États-Unis:



    "Le peuple canadien appuie en grand nombre les envahisseurs. Par contre, l’Église et les seigneurs de la colonie se rangent du côté des Britanniques.


    Les soldats américains lèvent deux régiments de volontaires canadiens-français. Lorsque les Américains sont refoulés par les forces britanniques à la frontière sud au printemps 1776, ces soldats se retrouvent orphelins d’État. « Ces régiments vont demeurer sous les ordres directs du Congrès de Philadelphie », rappelle Dave Noël."



    Dave Noël, Ces régiments canadiens qui ont pris part à la Révolution américaine, Radio-Canada, le 3 oct.2024,

    Voir aussi:


    François Charbonneau, PDF Rendez-vous manqué avec la révolution américaine. Les adresses aux ..., Politique et Société, le 16 déc. 2008, (Résumé de l'ouvrage de Pierre Monette)


    Rébellion des patriotes, Wikipédia



  • Jean-Louis Pérez-Martel Répondre

    20 janvier 2026

    Le détournement de l’Histoire nommant << nation québécoise >> au lieu de Nation Canadienne Française comme a été reconnue jusqu’à la supercherie du PQ en 1968 cherchant l’inclusion des anglo-allophones s’avérant depuis les 2 référendums (1980 et 1995) un échec total dont 95 % de cet électorat multiethnique est contre la nation des Québécois de souche. Si l’on ne comprend pas la différence ethnoculturelle entre ces deux concepts, le dénie évoluera jusqu’à faire disparaître le sens commun de l’Histoire comme tant d’antipatriotes se sont mis à le faire.


    Jean-Louis Pérez-Martel