Les médias, qu’ossa donne?

Lettre à une jeune journaliste en couleur

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Que sont nos médias devenus...

Tu ne crois pas à l’objectivité journalistique. Me voilà rassurée. Tu prétends qu’à titre de Rom de Serbie, comme minorité visible et quasi invisible dans les médias, tu poses un autre regard sur notre beau Québec de moins en moins « frette et blanc, comme un lavabo ». Tu as 28 ans, inscrite au certificat en journalisme à l’université, déjà mère d’une petite fille de deux ans, et tu veux exercer ce métier qui fouette ta curiosité, te permet de faire du militantisme à ta façon, de renverser les pouvoirs.

Mais les médias traditionnels assurent-ils encore un contre-pouvoir ? Devant les enjeux actuels, face à la dérive de ce que furent des références telles que L’Actualité et Châtelaine, la fragilisation du marché, la fuite des annonceurs, la frilosité ambiante, parle-t-on du même journalisme que celui qui m’a été enseigné à l’université ?

J’étais à lire l’excellent livre de mon ancienne rédactrice en chef, Josée Boileau, qui vient de publier Lettres à une jeune journaliste. Je te l’ai recommandé. Vous devriez tous le lire, garçons, filles ou queers. Josée possède une solide expérience de la salle de rédaction que je n’ai pas (je suis une pigiste qui écrit de chez elle depuis perpète), un regard pluriel, une passion que je partage, mais elle semble plus confiante que je ne le suis.

Même si, comme Josée Boileau, j’ai tâté de toutes les formes de médias, je fais notamment de l’hebdo en offrant une qualité magazine dans un quotidien. C’est un concept dont l’aspect graphique et photographique (mon complice Jacques Nadeau) n’est jamais négligé. Je signe une page dans un journal indépendant, une rareté.

Tu as raison de ne pas être dupe des angles choisis, des sujets, des experts retenus. Tout le monde a un biais, photographes compris. Peux-tu croire que j’ai déjà endossé un article qui militait en défaveur de l’agriculture bio, il y a plus de deux décennies, dans un magazine très estimé que j’aurai la charité de ne pas nommer ? On en avait coupé la moitié (voilà pour l’objectivité) sans m’en parler.

J’ai aussi signé un reportage sur les charmes du Cambodge dans une revue touristique, alors qu’on m’avait envoyée couvrir les séquelles d’un génocide 25 ans plus tard. Là aussi, on avait charcuté la moitié du reportage. C’était devenu un vulgaire appât pour pédophiles en mal de nouvelles destinations exotiques. J’ai publié le manque à gagner dans Le Devoir quelques mois plus tard en me faisant traiter de tous les noms par l’éditeur de ladite revue. Et j’ai perdu une pige, va sans dire.

Je soupçonne que c’est pire aujourd’hui… attache ta tuque avec de la broche de bécik. Notre métier ne se résume pas à des conférences de presse.

La vieille routière

Tu me sembles avoir la vocation. Et c’est essentiel. J’ai voulu revoir une de mes professeurs en journalisme à l’université, Armande Saint-Jean, retraitée depuis deux ans et qui a formé les Josée Boileau, Marie-Andrée Chouinard, Brian Myles et les (on peut dire « les » dans son cas) Jean-François Lisée des médias québécois. C’était l’époque de Pierre Bourgault. Nos profs étaient des militants, féministes, indépendantistes, en général épris d’une cause ou d’un idéal qui transcendait l’heure de tombée.

Armande nous enseignait à l’UQAM, responsable des ateliers. Je lui remettais parfois une chronique publiée dans Le Devoir comme travail. Elle me trouvait sans doute baveuse. Par la suite, cette journaliste qui a été autant du quotidien, du magazine et de la radio que de la télé, en français comme en anglais — même présidente de la FPJQ — est partie enseigner l’éthique de l’information et des communications publiques à l’Université de Sherbrooke.

Armande a aussi porté le chapeau de reporter à l’international à une époque où Internet tenait de la science-fiction. Imagine le casse-tête. Elle partait couvrir une guerre au Biafra avec une machine à écrire portative. Je te parle d’un temps que les moins de 20 ans… tu connais la chanson ?

Le journalisme auquel elle croit ? Il n’existe plus. « Tout a changé, me dit-elle. Le paysage médiatique, les outils, la finalité du journalisme professionnel. Avant, c’était un service public, l’info était essentielle à la démocratie. C’est devenu un business perverti par le pouvoir de l’argent dans le grand tourbillon du néolibéralisme. La finalité est de faire bien vivre les actionnaires. » Ouch.

Changer le monde ?

À titre de féministe, Armande Saint-Jean estime que les défis sont autres pour les filles, « partout, partout, partout. C’est comme si tout ce qu’on avait fait avant n’avait pas servi à grand-chose. » Elle te souhaite bonne chance, moins optimiste que Josée Boileau. Tu seras pauvre longtemps, marginalisée, condamnée aux affaires féminines, les beats traditionnels de filles, la culture, les arts, tout ce qui est humain. « Si tu vas en journalisme politique, il faut travailler tellement fort pour être égale, sans parler des salaires… »

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